« Olympia 52 », de Chris Marker

Le film impossible…

Livre-MaroussiaMaroussia Vossen, sa fille d’adoption, a sous-titré l’ouvrage qu’elle consacre à Chris Marker «Le livre impossible». De la même manière, on pourrait qualifier de «film impossible» Olympia 52, de Chris Marker. En effet, Chris Marker a toujours considéré ce documentaire consacré aux Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952 comme un «brouillon de jeunesse» et a refusé de le reprendre et qu’il soit restauré. C’est bien dommage, car il s’agit d’un splendide «objet cinématographique non identifiable».

Olympia 52 pourrait être considéré comme l’antithèse du détestable Olympia de Leni Riefenstahl consacré aux Jeux de Berlin en 1936. Quand cette dernière fondait sa création sur un esthétisme nauséabond, glorifiant le régime nazi, Chris Marker s’est attaché à mettre en valeur le côté intimiste de l’événement: cette démarche était alors très novatrice, d’autant que le cinéaste devait respecter les contraintes documentaires imposées par le ministère français des Sports, commanditaire du film.

Ainsi, on découvre l’image partout occultée de cette athlète allemande tentant de s’emparer du micro durant la cérémonie d’ouverture pour célébrer la paix et refoulée par les officiels. On se délecte des images faisant de Harrison Dillard un hurdler-jazzman. On pleure avec Fanny Blankers-Koen, vaincue sur abandon dans le 80 mètres haies pour ses adieux sportifs. Avec le recul, on voit que Chris Marker fut le premier à appréhender les méthodes d’entraînement polyformes des athlètes soviétiques (la lanceuse de disque Nina Romachkova s’exerçant à franchir des haies…). On découvre Sohn Kee-chung, le Coréen vainqueur du marathon des Jeux Olympiques de 1936, transformé en cuisinier. On revoit le fabuleux parcours du Jamaïquain Herb McKenley dans le relais 4 fois 400 mètres. Bien sûr, le regard du cinéaste nous transmet son admiration pour Emil Zatopek et son affection pour Alain Mimoun.

Amusons-nous un peu du commentaire, qui nous présente la sprinteuse américaine Catherine Hardy comme «la plus jolie Noire du monde». Pardonnons à ce même commentaire une imprécision les raisons véritables pour lesquelles deux villages olympiques furent construits en ces temps de guerre froide.

Soulignons enfin que Chris Marker eut l’idée de génie de filmer Helsinki juste avant les Jeux, et de revenir sur les lieux après les Jeux pour filmer les installations sportives désertes, nous plongeant instantanément dans la nostalgie en bouclant sa propre boucle…

©Pierre LAGRUE

6 réponses

  1. Sylve le Mycomane

    Coup de génie que d’avoir accueilli cette pépite oubliée de Chris Marker dans le kolossal Olympisme inattendu. Même si c’est un film de commande et qu’il l’a quelque peu délaissé par la suite, rien qu’avec l’acuité du regard et la tendre ironie du propos, Marker perce déjà sous l’ami Chris. Dans son ouvrage, Pierre Lagrue considère les J.O. d’Helsinki comme un manifeste du nouvel humanisme d’après guerre. Cela transparaît également dans Olympia52. C’est connu, Chris Marker avait un besoin impérieux d’oublier ses
    anciennes bonnes idées pour laisser la place aux nouvelles. C’est un vrai jeu de piste que d’en retrouver la mémoire. Merci à Pierre Lagrue !

  2. Annie89

    Je ne connaissais pas ce film de Chris Marker, alors que je m’intéresse à son œuvre. Je lis qu’il n’a jamais voulu qu’il soit restauré. C’est sans doute la raison pour laquelle ce film est resté dans l’ombre. L’extrait publié dans le lien est de très mauvaise qualité. Où peut-on voir ce film en intégralité ?

    1. Sylve le Mycomane

      En fait Annie, sur YouTube on peut voir l’intégralité du film ; mais il a été tronçonné en 9 séquences de 10 minutes. Je ne sais pas pourquoi.
      Je suis d’accord, la copie est de mauvaise qualité. En existe-t-il une meilleure ou serait-il possible de restaurer celle-ci ? A plusieurs nous trouverons sûrement une solution à ce problème.

  3. Rigodon43

    Olympia 52 été produit par Peuple et Culture, un réseau d’associations d’éducation populaire créé en 1945 et qui existe toujours ; le siège est à Paris dans le 11e. Ce serait encore à ce jour le seul ayant droit sur ce film… (à suivre)

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